14e édition: B+A+C+H=14
4 - 13 novembre 2011
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« Le Festival Bach de Lausanne – Académie de Musique Ancienne, consacré à l'interprétation des œuvres de Bach, de ses prédécesseurs et contemporains, revient chaque automne avec des artistes de renommée internationale pour le plus grand plaisir des amateurs de musique baroque. »
Cette année, le « Grand Prix Bach de Lausanne – 4e concours international d'orgue » et des conférences complètent le programme de concerts.

Bach et la Symbolique des Nombres – Georges Guillard [ pdf ]
L’amour des belles choses – Alexandre Barrelet, Rédaction Culture RTS [ pdf ]

À propos de la 14e édition du Festival Bach de Lausanne

Entretien entre Antonio Costantinopulos, architecte, et Kei Koito, directrice artistique

Antonio CostantinopulosQuatorze, c’est un nombre très aimé de Bach. Ce nombre, somme toute personnel, me fait penser que pour l’architecte versaillais, Claude Perrault, les nombres d’or de l’Antiquité étaient un repère à changer, du moment qu’avec un nouveau repère personnel on crée de belles proportions d’art représentatives de notre propre époque. Qu’est donc, pour vous, la numérologie ?

Kei Koito – On dit que les Babyloniens ont créé les statistiques et les Grecs les mathématiques. Mais du fin fond de l’homme, les nombres sont là, comme le prouvent les signes géométriques des grottes préhistoriques et la perfection des pyramides d’Égypte. Israël, Rome, l’Inde, la Chine, tant de civilisations eurent d’harmonieux combinateurs, autant poètes qu’architectes, ingénieurs et sculpteurs que peintres et musiciens, tous en se conformant à des lois et des logiques où le chiffre fait référence. La nature elle-même en est un perpétuel exemple. La plante croît, l’escargot fait sa coquille selon des modèles mathématisables. Et les cristaux de neige…

AntonioVous énumérez toutes sortes d’arts, je me souviens que pour l’éducation de l’Antiquité, la musique faisait partie du « quadrivium » : arithmétique, astronomie, géométrie et musique. Mais en quoi la musique est-elle sœur des autres études mathématiques ?

Kei – Si l’arithmétique est la science des nombres en tant que quantité, la musique n’est-elle pas la science des rapports entre les nombres, des rapports de durée ?

AntonioMais les nombres pouvaient-ils être aussi des symboles ou images d’autre chose ?

Kei – Voyons, pourquoi une structure numérique (en tant que chef-d’œuvre de combinatoire et que somme théologique) rejetterait-elle au loin le fou et la poésie du verbe ?

AntonioAu contraire, ce me semble, elle le magnifie et l’exalte !

Kei – Tout se passe comme en poésie, où l’on a besoin du carcan du vers pour condenser en puissance la Beauté. Ainsi la structure numérologique, en apparence froide et sévère, conditionne et détermine la forme à travers une sémantique subtilement abstraite qui, elle aussi, ne manque pas de poésie et de fantaisie. Et, en effet, magnifie et exalte, comme vous l’avez dit si justement.

AntonioEt Bach ? Ne vivait-il pas dans une société qui était à plusieurs égards encore enracinée dans un Moyen Âge très attaché à la numérologie ?

Kei – Vous avez raison. Il possédait cette tradition, comme d’ailleurs beaucoup de ses prédécesseurs. Et il privilégia la symbolique des nombres dans son œuvre tant vocale qu’instrumentale, tant sacrée que profane.

AntonioPeut-on même considérer qu’il est probablement le seul musicien à avoir usé de la symbolique des nombres avec une telle constance, et sans doute avec une telle conscience ?

Kei – Par rapport à certains de ses devanciers, la réponse est oui. C’est d’ailleurs pour les chercheurs une approche très stimulante de la musique de Bach, aujourd’hui démontrée irréfutablement. Cette approche a le mérite de bousculer les idées reçues, allant jusqu’à poser l’hypothèse audacieuse – mais solidement étayée ! – de l’éventuelle adhésion de Bach à certaines spéculations pythagoriciennes, bibliques, cabalistiques, ésotériques, lesquelles emplissent sa musique de significations secrètes et cachées.

AntonioEt le nombre 14 alors ?

Kei – D’après une liste basée sur l’alphabet latin, qui donne une note par lettre, il ne devient rien moins que la signature de Bach.

AntonioAh oui ! J’ai lu que, selon la manière allemande de solfier, B.A.C.H. correspond aux notes françaises si bémol, la, do et si bécarre…

Kei – C’est cela. Mais il y a aussi l’ordre de l’alphabet : B = 2, A = 1, C = 3, H = 8. Si vous les additionnez, cela donne 2 + 1 + 3 + 8 = 14. Ce chiffre, 14, a fasciné Johann Sebastian. D’autant plus que, par une grande fortune, J.S. = 9 + 18. Additionné à son tour avec le nom B.A.C.H., cela fait 9 + 18 + 2 + 1 + 3 + 8 = 41.

Antonio14 et 41 : quelle correspondance bouleversante !

Kei – En effet, 41, c’est le renversement ! Et ce n’est que le début. Prenez J.O.H.A.N.N. S.E.B.A.S.T.I.A.N., cela fait 144. Si vous additionnez les chiffres du nombre 144, cela fait 1 + 4 + 4 = 9. Et avec B.A.C.H. (14) : 1 + 4 = 5. Et ainsi 9 + 5 = 14 ! Reprenons le 144 du prénom, additionné au 14 de B.A.C.H., cela fait 144 + 14 = 158 et 1 + 5 + 8 = encore 14 ! Et encore, ce n’est qu’un aperçu. Imaginez qu’il y a plein d’autres combinaisons similaires.

AntonioWow ! Ce chiffre 14 n’a pas fini de faire parler de Bach…

Kei – De fait, Bach a cité maintes fois et de différentes manières le nombre 14 dans la structure de ses compositions. Bach ne paraît-il pas si humain que lorsqu’il se glisse lui-même dans sa musique ?

AntonioSimple jeu ? Est-il sérieux ?

Kei – En douteriez vous, vu la profondeur de ses racines dans la tradition… L’intérêt pour le symbolisme numérique, au-delà des nombres 14 ou 41, pour les chiffres sacrés aussi, remonte à fort loin dans la vie de Bach. Ce fut un engagement, non d’une partie de lui-même, mais comme à son habitude, de son être tout entier !

AntonioMais vraiment, pour interpréter les œuvres de Bach, doit-on connaître tous ces détails numérologiques ?

Kei – Pourquoi rester sans les connaître ? Grâce à ces éléments, ne pourrait-on pas, entre toutes les sources créatrices de Bach, toucher la partie la plus pénétrante ? Mais attention ! Sur ce point capital, Bach ne nous a laissé aucune explication. Tout est coutume, tout est secret. Le chercheur et le musicien, lorsqu’ils penchent sur la numérologie, doivent faire preuve de retenue, afin de ne pas tomber dans l’artifice et l’ingéniosité superflue.

AntonioMais au-delà des chiffres, il y a chez Bach un quelque chose d’autre qui fait dire à un compositeur d’aujourd’hui, tel que Pierre Boulez dans son Moment de J.S. Bach, que « la beauté formelle n’est pas seule à engendrer l’émotion » et que « Bach a écrit les Passions, il ne faut pas l’oublier ».

Kei – Bien sûr, Bach était d’abord un luthérien. Vous touchez du doigt son humanité : sa musique, d’inspiration chrétienne ou non, ne fait-elle pas appel à toute personne qui réfléchit sérieusement, qui veut s’affranchir de toute notion, de toute idéologie, je veux dire toute personne qui connaît la vraie soif spirituelle ? Bach n’est-il pas profondément universel ?

AntonioC’est vous qui me posez tout le temps des questions ! Je vous répondrai qu’en effet l’enchantement de la musique distille son influence sur un domaine au-delà de la musique elle-même… permettez que je retourne à ma fonction d’interviewer : pour cette 14e édition, dites-moi les points forts de votre programme ?

Kei – Nous avons choisi d’inviter de grands noms de la musique ancienne qui, tous, ont eu carte blanche. Et la Matthäus-Passion est donnée pour la première fois dans notre festival.

AntonioAux côtés de Bach, j’aperçois les noms de Haendel, Vivaldi, Telemann, Monteverdi, Cavalli, Pachelbel, Froberger, Böhm…

Kei – Et n’oubliez pas la musique de danse ! « L’origine de la danse est celle même de l’Univers, la danse est aussi ancienne que l’amour » : cette belle phrase a été écrite au IIème siècle de notre ère par Lucien de Samosate dans son Peri Orcheseos.

AntonioEt le Grand Prix Bach de Lausanne ?

Kei – C’est un concours international d’orgue. Nous sommes en effet à la recherche d’organistes qui ne sont pas de simples « croques-notes », c'est-à-dire, pour reprendre les mots de Carl Philipp Emanuel Bach, des virtuoses sans cœur, mais qui savent plutôt faire chanter merveilleusement notre « King of instrument » : des artistes à forte musicalité, connaisseurs de goût et du style approprié à chaque répertoire. Et surtout des tempéraments personnels !

AntonioÀ cause de « 14 », fêtons donc cette année B.A.C.H. ! Fêter son nom, c’est un peu fêter son existence sur la Terre…

© Festival Bach de Lausanne – Académie de musique ancienne