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Antonio Costantinopulos – Quatorze, cest un nombre très aimé de Bach. Ce nombre, somme toute personnel, me fait penser que pour larchitecte versaillais, Claude Perrault, les nombres dor de lAntiquité étaient un repère à changer, du moment quavec un nouveau repère personnel on crée de belles proportions dart représentatives de notre propre époque. Quest donc, pour vous, la numérologie ?
Kei Koito – On dit que les Babyloniens ont créé les statistiques et les Grecs les mathématiques. Mais du fin fond de lhomme, les nombres sont là, comme le prouvent les signes géométriques des grottes préhistoriques et la perfection des pyramides dÉgypte. Israël, Rome, lInde, la Chine, tant de civilisations eurent dharmonieux combinateurs, autant poètes quarchitectes, ingénieurs et sculpteurs que peintres et musiciens, tous en se conformant à des lois et des logiques où le chiffre fait référence. La nature elle-même en est un perpétuel exemple. La plante croît, lescargot fait sa coquille selon des modèles mathématisables. Et les cristaux de neige…
Antonio – Vous énumérez toutes sortes darts, je me souviens que pour léducation de lAntiquité, la musique faisait partie du « quadrivium » : arithmétique, astronomie, géométrie et musique. Mais en quoi la musique est-elle sœur des autres études mathématiques ?
Kei – Si larithmétique est la science des nombres en tant que quantité, la musique nest-elle pas la science des rapports entre les nombres, des rapports de durée ?
Antonio – Mais les nombres pouvaient-ils être aussi des symboles ou images dautre chose ?
Kei – Voyons, pourquoi une structure numérique (en tant que chef-dœuvre de combinatoire et que somme théologique) rejetterait-elle au loin le fou et la poésie du verbe ?
Antonio – Au contraire, ce me semble, elle le magnifie et lexalte !
Kei – Tout se passe comme en poésie, où lon a besoin du carcan du vers pour condenser en puissance la Beauté. Ainsi la structure numérologique, en apparence froide et sévère, conditionne et détermine la forme à travers une sémantique subtilement abstraite qui, elle aussi, ne manque pas de poésie et de fantaisie. Et, en effet, magnifie et exalte, comme vous lavez dit si justement.
Antonio – Et Bach ? Ne vivait-il pas dans une société qui était à plusieurs égards encore enracinée dans un Moyen Âge très attaché à la numérologie ?
Kei – Vous avez raison. Il possédait cette tradition, comme dailleurs beaucoup de ses prédécesseurs. Et il privilégia la symbolique des nombres dans son œuvre tant vocale quinstrumentale, tant sacrée que profane.
Antonio – Peut-on même considérer quil est probablement le seul musicien à avoir usé de la symbolique des nombres avec une telle constance, et sans doute avec une telle conscience ?
Kei – Par rapport à certains de ses devanciers, la réponse est oui. Cest dailleurs pour les chercheurs une approche très stimulante de la musique de Bach, aujourdhui démontrée irréfutablement. Cette approche a le mérite de bousculer les idées reçues, allant jusquà poser lhypothèse audacieuse – mais solidement étayée ! – de léventuelle adhésion de Bach à certaines spéculations pythagoriciennes, bibliques, cabalistiques, ésotériques, lesquelles emplissent sa musique de significations secrètes et cachées.
Antonio – Et le nombre 14 alors ?
Kei – Daprès une liste basée sur lalphabet latin, qui donne une note par lettre, il ne devient rien moins que la signature de Bach.
Antonio – Ah oui ! Jai lu que, selon la manière allemande de solfier, B.A.C.H. correspond aux notes françaises si bémol, la, do et si bécarre…
Kei – Cest cela. Mais il y a aussi lordre de lalphabet : B = 2, A = 1, C = 3, H = 8. Si vous les additionnez, cela donne 2 + 1 + 3 + 8 = 14. Ce chiffre, 14, a fasciné Johann Sebastian. Dautant plus que, par une grande fortune, J.S. = 9 + 18. Additionné à son tour avec le nom B.A.C.H., cela fait 9 + 18 + 2 + 1 + 3 + 8 = 41.
Antonio – 14 et 41 : quelle correspondance bouleversante !
Kei – En effet, 41, cest le renversement ! Et ce nest que le début. Prenez J.O.H.A.N.N. S.E.B.A.S.T.I.A.N., cela fait 144. Si vous additionnez les chiffres du nombre 144, cela fait 1 + 4 + 4 = 9. Et avec B.A.C.H. (14) : 1 + 4 = 5. Et ainsi 9 + 5 = 14 ! Reprenons le 144 du prénom, additionné au 14 de B.A.C.H., cela fait 144 + 14 = 158 et 1 + 5 + 8 = encore 14 ! Et encore, ce nest quun aperçu. Imaginez quil y a plein dautres combinaisons similaires.
Antonio – Wow ! Ce chiffre 14 na pas fini de faire parler de Bach…
Kei – De fait, Bach a cité maintes fois et de différentes manières le nombre 14 dans la structure de ses compositions. Bach ne paraît-il pas si humain que lorsquil se glisse lui-même dans sa musique ?
Antonio – Simple jeu ? Est-il sérieux ?
Kei – En douteriez vous, vu la profondeur de ses racines dans la tradition… Lintérêt pour le symbolisme numérique, au-delà des nombres 14 ou 41, pour les chiffres sacrés aussi, remonte à fort loin dans la vie de Bach. Ce fut un engagement, non dune partie de lui-même, mais comme à son habitude, de son être tout entier !
Antonio – Mais vraiment, pour interpréter les œuvres de Bach, doit-on connaître tous ces détails numérologiques ?
Kei – Pourquoi rester sans les connaître ? Grâce à ces éléments, ne pourrait-on pas, entre toutes les sources créatrices de Bach, toucher la partie la plus pénétrante ? Mais attention ! Sur ce point capital, Bach ne nous a laissé aucune explication. Tout est coutume, tout est secret. Le chercheur et le musicien, lorsquils penchent sur la numérologie, doivent faire preuve de retenue, afin de ne pas tomber dans lartifice et lingéniosité superflue.
Antonio – Mais au-delà des chiffres, il y a chez Bach un quelque chose dautre qui fait dire à un compositeur daujourdhui, tel que Pierre Boulez dans son Moment de J.S. Bach, que « la beauté formelle nest pas seule à engendrer lémotion » et que « Bach a écrit les Passions, il ne faut pas loublier ».
Kei – Bien sûr, Bach était dabord un luthérien. Vous touchez du doigt son humanité : sa musique, dinspiration chrétienne ou non, ne fait-elle pas appel à toute personne qui réfléchit sérieusement, qui veut saffranchir de toute notion, de toute idéologie, je veux dire toute personne qui connaît la vraie soif spirituelle ? Bach nest-il pas profondément universel ?
Antonio – Cest vous qui me posez tout le temps des questions ! Je vous répondrai quen effet lenchantement de la musique distille son influence sur un domaine au-delà de la musique elle-même… permettez que je retourne à ma fonction dinterviewer : pour cette 14e édition, dites-moi les points forts de votre programme ?
Kei – Nous avons choisi dinviter de grands noms de la musique ancienne qui, tous, ont eu carte blanche. Et la Matthäus-Passion est donnée pour la première fois dans notre festival.
Antonio – Aux côtés de Bach, japerçois les noms de Haendel, Vivaldi, Telemann, Monteverdi, Cavalli, Pachelbel, Froberger, Böhm…
Kei – Et noubliez pas la musique de danse ! « Lorigine de la danse est celle même de lUnivers, la danse est aussi ancienne que lamour » : cette belle phrase a été écrite au IIème siècle de notre ère par Lucien de Samosate dans son Peri Orcheseos.
Antonio – Et le Grand Prix Bach de Lausanne ?
Kei – Cest un concours international dorgue. Nous sommes en effet à la recherche dorganistes qui ne sont pas de simples « croques-notes », c'est-à-dire, pour reprendre les mots de Carl Philipp Emanuel Bach, des virtuoses sans cœur, mais qui savent plutôt faire chanter merveilleusement notre « King of instrument » : des artistes à forte musicalité, connaisseurs de goût et du style approprié à chaque répertoire. Et surtout des tempéraments personnels !
Antonio – À cause de « 14 », fêtons donc cette année B.A.C.H. ! Fêter son nom, cest un peu fêter son existence sur la Terre…