Festival BACH de lausanne
Baroque Academy

Interview de N.Quinche

Interview de Nicolas Quinche
propos recueillis par Cornelius R. Cook

  • Les saveurs du millésime 2014
    • Profil et repères
      • Cornelius R. Cook – En deux mots, comment se présente la cuvée 2014 du Festival Bach ?
        Nicolas Quinche – Le programme prévoit sept concerts, seize compositeurs, deux conférences, deux Bach Days et un fil rouge : l’oratorio.
      • Cornelius – Pourriez-vous donner quelques repères temporels?
        Nicolas – Avec plaisir. Prenons les seize compositeurs dans leur ordre de naissance. Le premier a vu le jour quatre-vingts ans avant Bach : Carissimi, en 1605. Et le dernier est né une vingtaine d’années après le Kantor. Sans parler du programme des Bach Days, pour lesquels la Haute Ecole de Musique et Conservatoire de Lausanne a carte blanche…
    • Concerts 1, 2 et 6 : Bach pur sucre
      • Cornelius – Quel goût aura le nouveau millésime ?
        Nicolas – Le Festival commence par deux concerts dédiés à Bach. Deux cantates profanes sont au menu du premier. Et le luth – avec d’autres instruments solistes – ravira vos papilles auditives lors du concert 2.
      • Cornelius – Avez-vous donc inscrit « oratorio » plus bas sur la carte ?
        Nicolas – Il n’y a pas de cloisons étanches entre les genres. Par exemple l’Oratorio de Noël de Bach – au programme du concert 6 – est constitué de six cantates.
    • Concerts 3 et 4 : des pièces religieuses et un buffet d’airs d’opéras
      • Cornelius – Il reste donc quatre concerts…
        Nicolas – Exactement. Au troisième, vous goûterez aux saveurs du Dixit Dominus d’Alessandro Scarlatti, entre autres. Stylistiquement, il est plus ancien que la musique du Kantor. Son texte est celui du Psaume 110, auquel Bach a ajouté une doxologie. Cette œuvre date d’avant 1707, elle précède donc la période où Bach était à Weimar. Quant au concert 4, c’est un magnifique bouquet d’airs d’opéra et de pièces instrumentales, mitonnés par des compositeurs qui ont travaillé ou étudié à Venise.
      • Cornelius – Si je comprends bien la logique de votre programmation, le quatrième concert a également un rapport avec l’oratorio.
        Nicolas – Tout à fait, mais le concert 3 aussi. Pour ce qui est du quatrième, disons simplement que la frontière stylistique entre opéra et oratorio est souvent ténue.
    • Concerts 5 et 7 : oratorios et goûts réunis
      • Cornelius – Et les deux autres concerts ?
        Nicolas – Lors du concert 5, vous vous délecterez de trois oratorios de Carissimi, dont Jephté. Ce compositeur a joué un rôle central dans le développement du genre, qui est apparu en Italie au début du XVIIe siècle.
      • Cornelius – Quant au récital d’orgue ?
        Nicolas – Le concert 7 présente un magnifique choix de pièces d’orgue dans la veine des Goûts réunis. C’est une synthèse des styles d’Italie, de France et d’Allemagne du Sud. Les cinq compositeurs à l’honneur sont nés entre 1616 et 1656. Bach s’est beaucoup nourri de leur musique.
  • Aux sources de l’oratorio
    • L’oratorio du temps de Bach
      • Cornelius – L’autre jour, je me disais que les germanophones entendent aussi « J. S. Ruisseau » quand on dit « J. S. Bach ». Car « Bach » signifie « ruisseau ». Et je me demandais où l’oratorio prend sa source…
        Nicolas – Alors… avant de remonter le courant, regardons où nous sommes. Du temps de Bach, l’oratorio est la mise en musique d’un texte spirituel assez long pour solistes, chœur et orchestre. Dans la plupart des cas, il n’est pas liturgique. L’oratorio se distingue de l’opéra par l’absence de mise en scène, mais il y a des exceptions.
    • Carissimi
      • Cornelius – Et alors qu’y a-t-il en amont ?
        Nicolas – Attendez, il faut encore dire deux ou trois choses. On trouve également des oratorios qui n’en portent pas le titre, comme melodramma sacro ou musikalisches Drama. Et certains compositeurs écrivent aussi des oratorios profanes. Carissimi travaille toute sa vie à Rome – on est donc entre 1629 et 1674 – dans un bastion jésuite de la Contre-Réforme, le Collegium Germanicum. C’est là qu’il contribue à l’essor de l’oratorio.
    • Jephté
      • Cornelius – Parlez-nous un peu de la musique de ses oratorios.
        Nicolas – Volontiers. On peut être frappé par la simplicité harmonique de certains chœurs. Carissimi le faisait délibérément en raison du caractère populaire et didactique de ces pièces. Mais cela n’a pas empêché Haendel d’être impressionné par le chœur final de Jephté.
      • Cornelius – Qu’a-t-il de particulier ?
        Nicolas – Il est riche en dissonances, c’est une pièce lente écrite avec finesse, elle est de toute beauté.
      • Cornelius – Et quel est l’argument ?
        Nicolas – Jephté est un juge d’Israël. Il fait le serment de sacrifier la première personne qui viendra à sa rencontre si son peuple gagne contre les Ammonites. Et c’est sa propre fille qu’il doit offrir en holocauste. Le chœur final invite les enfants et les vierges d’Israël à pleurer ce drame.
      • Cornelius – Vous disiez que l’opéra et l’oratorio sont proches stylistiquement…
        Nicolas – Tout à fait. Et ils se développent en parallèle. Pendant que Carissimi est actif dans la Ville éternelle, le premier opéra public ouvre à Venise, en 1637. Détail amusant : Carissimi devient prêtre la même année.
    • Oratoire et oratorio
      • Cornelius – Et si nous nous rapprochions de la source de l’oratorio ?
        Nicolas – Vous avez raison. « Oratorio » veut dire « oratoire ». Depuis le Moyen Age, un oratoire est un lieu de prière autre qu’une église. Ainsi une œuvre appelée « oratorio », dès l’origine, est intimement liée à la vie spirituelle. Au niveau étymologique, mais aussi dans l’esprit des gens.
      • Cornelius – Si je poursuis votre raisonnement, les Allemands et les Italiens comprennent aussi « oratoire de Noël » lorsqu’on dit Weihnachtsoratorium ou Oratorio di Natale ?
        Nicolas – C’est exactement cela.
      • Cornelius – C’est passionnant. J’aimerais en savoir plus.
        Nicolas – Si vous voulez remonter encore plus loin, je passe le témoin au Professeur Boccadoro. Il donne une conférence sur l’oratorio et sa mission éducative le jeudi 20 novembre.
  • Coups de cœur musicaux
    • Un Giacomelli poignant
      • Cornelius – Quels sont vos coups de cœur musicaux ?
        Nicolas – J’ai vraiment l’embarras du choix. Et notre temps de parole est compté !… Parlons du florilège d’airs d’opéras et de concertos.
      • Cornelius – Quelle pièce aimez-vous particulièrement dans le programme ?
        Nicolas – Les numéros d’opéras sont tous de très belle facture musicale et expressive. Mais j’ai un faible pour Sposa, non mi conosci, un air d’Epitide extrait de La Merope. C’est un opéra seria de Giacomelli créé à Venise en 1734. Le compositeur collaborait régulièrement avec les plus grands chanteurs de l’époque comme Farinelli ou Faustina Bordoni. Les accords brisés du début, les notes répétées dans l’orchestre, l’ambitus très large, les notes aériennes : c’est un air poignant.
    • Bach et l’opéra
      • Cornelius – Quel est votre regard sur Bach et l’opéra, le seul genre qu’il n’ait pas pratiqué ?
        Nicolas – Vaste question ! Une chose est sûre : il était une véritable éponge. Sa curiosité n’avait pas de limites. Il intégrait à merveille toute nouveauté dans sa musique. En 1729, une auditrice de la Passion selon saint Matthieu a quitté les lieux car elle se croyait à l’opéra.
      • Cornelius – Mais sait-on quels opéras il connaissait ?
        Nicolas – Le profil de la bibliothèque qu’il a laissée donne un éclairage. Elle contenait très peu de partitions d’opéras. Sur les huit compositeurs joués au concert 4, cette bibliothèque ne comprenait que des œuvres de Vivaldi, Albinoni et Caldara ; et il s’agit de musique religieuse ou instrumentale. Mais ce n’est qu’un élément de réponse.
      • Cornelius – Un mot sur les pièces instrumentales du concert 4 ?
        Nicolas – Le dernier mouvement du Concerto pour violon « Il favorito » de Vivaldi permet d’illustrer une pratique de l’époque : les compositeurs « recyclaient » facilement des mélodies, aussi les leurs. Le début du thème de ce mouvement et le thème de L’Automne des célébrissimes Quatre saisons se ressemblent beaucoup : un rythme pointé suivi de deux notes répétées, le tout répété deux fois.
  • Trois variations sur un ruisseau
    • Cornelius – Parlez-nous brièvement du concert d’ouverture.
      Nicolas – La Trauer-Ode – qui traduit des affects propres aux Passions – fait partie des trois œuvres de Bach où le luth est intégré à un ensemble d’instruments. Dans toutes les autres pièces – peu nombreuses – le luth joue seul.
    • Cornelius – Nous en venons naturellement au concert 2, centré sur cet instrument. Un commentaire ?
      Nicolas – L’ensemble du programme me fait penser à un ruisseau. Bach fait passer sa musique tout naturellement d’un instrument à l’autre. Toutes les pièces de luth interprétées ici existent dans une version pour un autre instrument. Cette plasticité, cette souplesse transparaît particulièrement bien dans la Suite en sol mineur, BWV 995 ; c’est la transcription d’une Suite française pour clavier du Kantor.
    • Cornelius – Et l’Oratorio de Noël ?
      Nicolas – Bach utilise notamment le procédé de la parodie pour l’écrire. Il reprend des œuvres antérieures, même des pages profanes, et les adapte. Il le fait avec tant de naturel – et une telle maîtrise technique – que j’y vois à nouveau cette image : la musique coule de sa plume avec autant d’aisance que l’eau d’un torrent.
    • Cornelius – Un mot encore à propos du concert d’orgue placé sous le signe des Goûts réunis.
      Nicolas – Sur les cinq compositeurs au programme, Bach avait dans sa bibliothèque des partitions pour clavier de chacun d’entre eux, Muffat excepté. Bach s’est certainement délecté du côté aérien, éthéré de Vom Himmel hoch da komm’ich her de Pachelbel. Mais aussi de la pulsation de grande envergure de la Passacaille de Kerll. Ainsi a-t-il forgé sa synthèse personnelle. Les petits ruisseaux font le grand Bach.